La surenchère sociale sert-elle l'intérêt général ?

 

L’année 2018 s’est terminée sur une bien étrange impression : notre pays est-il condamné à vivre au rythme de l’expression incessante des intérêts catégoriels ? Car c’est bien à cela que nous assistons aujourd’hui. Il n’est pas une catégorie de la population qui ne manifeste, les uns pour des revenus décents, les autres pour davantage de services publics, d’autres encore pour plus de justice sociale ou plus de démocratie, sans parler des enseignants qui veulent être mieux reconnus, des ambulanciers qui s’opposent à la réforme des transports sanitaires, des policiers qui réclament une juste compensation de leur engagement pour le maintien d’un ordre public fortement chahuté, ou encore des chauffeurs routiers qui s’insurgent contre le niveau excessif des taxes sur les carburants, des agriculteurs qui veulent pouvoir vivre dignement de leur labeur et des militants écologiques qui pensent qu’on ne vas assez vite pour conduire la transition énergétique.

 

J’en passe probablement beaucoup d’autres et, parfois, des plus corporatistes ou des plus singulières encore. Tant et si bien que certaines questions fondamentales viennent immédiatement nous interpeller : toutes ces demandes et toutes ces exigences (au demeurant parfois compréhensibles) sont-elles compatibles entre elles ? Peuvent-elles être simplement prises en compte et satisfaites par les pouvoirs publics ? Sont-elles conformes à l’intérêt général de la nation dans sa globalité ?

 

A l’évidence, l’honnêteté nous commande de répondre non à chaque fois. Les penseurs des Lumières  nous l’ont suffisamment expliqué : l’intérêt général ne se réduit pas à la somme des intérêts particuliers, il en est même souvent très éloigné. Un seul exemple suffit à confirmer cette évidence : il n’est pas envisageable d’augmenter les dépenses sociales ou d’alourdir les charges qui pèsent sur les entreprises et, dans le même temps, de diminuer le niveau des prélèvements obligatoires, c’est-à-dire des impôts et taxes qui viennent les financer. Et je ne parlerai pas ici de l’endettement public (qui, en l’occurrence, pèsera demain sur nos enfants) dont le niveau viendrait mécaniquement à dépasser un seuil déjà critique.

 

La recherche de l’intérêt général, qui doit guider l’action de l’Etat et de ses représentants, est tout autre chose que la satisfaction de tels ou tels intérêts catégoriels. Car ce concept, vital pour notre démocratie, repose non seulement sur le principe d’équité mais aussi et surtout sur le principe de cohérence. Pour servir l’intérêt général, les politiques publiques conduites par nos gouvernants doivent être cohérentes entre elles. Cela revient à dire qu’elles doivent toutes contribuer à faire prévaloir l’intérêt général sur les revendications catégorielles et donner du sens à l’action de l’Etat qui doit ainsi pouvoir s’affranchir de la pression des lobbies. Un vaste programme et une bien belle ambition ; d’aucuns diront une magnifique utopie. Ceux-ci n’auront probablement pas tout à fait tort, tant il est difficile pour les décideurs publics de passer outre les manœuvres, habiles et sans limite, des groupes de pression de tout poil qui s’activent dans les coulisses du pouvoir.

 

C’est pourtant le seul axiome qui vaille, le seul principe fondateur capable de garantir l’esprit de responsabilité et le sens de l’Etat. Le fait est que rarement dans notre histoire collective, le niveau de revendication et d’exigence sociale aura été aussi élevé. Chacun estime avoir de bonnes raisons pour faire valoir ses arguments et justifier ses prétentions. Les NTIC et les réseaux sociaux permettent de rendre leurs voix plus audibles et facilitent l’expression d’individus qui  étaient auparavant condamnés au silence. La parole s’exprime aujourd’hui en temps réel et les opinions, quelles qu’elles soient, sont véhiculées par les médias à la vitesse de la lumière. Cela va de pair avec la désacralisation de la parole des instances officielles (pouvoirs publics, représentants élus, chercheurs, universitaires, corps intermédiaires….) qui prennent ombrage de la massification des moyens d’expression.

 

Un tel contexte exige, plus que jamais, que l’action de l’Etat repose sur des principes forts, cohérents et intangibles, qui permettent de garantir à la majorité (souvent silencieuse) de nos concitoyens que les décisions arrêtées soient conformes aux engagements pris devant eux (au moment des élections). Car pour agir efficacement, l’Etat a besoin à la fois d’un temps suffisant (le quinquennat, la législature, bref le temps donné par la légitimité des urnes) et d’un climat de sérénité qui, seuls, permettent de garantir la pertinence de la décision publique, autant que sa conformité à l’intérêt supérieur de la nation.

 

S’il est un vœu à formuler au seuil de la nouvelle année, dans ces temps plus que troublés, c’est bien celui-là.

 

Patrick CARRIEU,

MHP Consulting

 

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